Marcel Jousse

chercheur, anthropologue, pédagogue

“Marcel Jousse, lecteur de Bergson” est publié

Nous sommes heureux d’annoncer la publication aux éditions du Cerf de cet ouvrage d’Elisabeth (Clara) Vasseur. Il est dérivé de la thèse de doctorat en philosophie qu’elle a soutenu en décembre 2019 à l’Institut Catholique de Paris sous le titre “Marcel Jousse, philosophe, Dialogue avec Bergson.”

Voici la présentation donnée sur le site de l’éditeur :

« Jousse – il a trouvé un filon, comme on dit », confie Bergson dans un entretien avec Lydie Adolphe.
La relation que Marcel Jousse, chercheur, professeur, homme d’Église, entretient tout au long de ses quelque quarante ans d’enseignement avec le philosophe Henri Bergson est pour le moins paradoxale. Entre admiration et rejet, Jousse revendique « sa » lecture de Bergson. Libre et inspirante, souvent critique, voire frôlant la caricature, cette lecture tonique agit en retour sur le lecteur, qu’il soit connaisseur de l’œuvre de Bergson ou pas. Selon Jousse, le geste corporel-manuel, le geste global, est au cœur de la pensée du philosophe. Bergson joue sa pensée avec ses mains, avec tout son corps avant de la jeter dans ses livres. La connaissance des lois anthropologiques du Style oral formulées par Jousse permet de mieux saisir la particularité du style de Bergson, proche de celui de Péguy, et qui s’apparente au style oral des rythmo-mimeurs. Jousse, Bergson : deux noms qui ont marqué leur époque. Le lien fort qui unit les deux penseurs est au cœur de cette enquête – que l’on pourrait aussi écrire « en quête » – à la fois philosophique et historique. Ce livre s’inscrit dans la longue liste des « lecteurs de Bergson » qu’ils soient ou non bergsoniens.

Élisabeth Vasseur, docteur en philosophie, vit en Allemagne. Elle a contribué à faire connaître l’œuvre de Marcel Jousse par ses travaux, en particulier outre-Rhin.

Cette publication est l’aboutissement d’un long travail de l’autrice, qui a démarré en 2016 par la mise en place d’une co-tutelle pour sa thèse entre l’Institut Catholique de Paris et l’université catholique de Eichstätt-Ingolstadt en Allemagne. Son travail de recherche a été suivi par les professeurs Emmanuel Falque et Walter Schweidler. Il a permis également le développement d’un lien entre l’Association Marcel Jousse et l’Institut Catholique de Paris, aboutissant à la réception des archives Jousse par cette institution, et à la publication à cette occasion d’un volume de la revue Transversalités entièrement consacré à Marcel Jousse.

Son travail a bénéficié d’un soutien financier de l’Association Marcel Jousse. Il nous a semblé en effet important, par cette recherche, de continuer à retisser des liens entre Marcel Jousse, perçu comme un chercheur jésuite inclassable, et l’histoire intellectuelle du 20ème siècle. Si, un siècle plus tard, son œuvre semble plutôt être le fruit d’une trajectoire isolée, il est important de souligner que Jousse a entretenu de son vivant de nombreux dialogues, de façon directe ou indirecte, avec de grands penseurs et chercheurs français de son époque.

Rémy Guérinel par exemple avait montré l’importance de ses liens avec ses maîtres du Collège de France, le psychologue Pierre Janet et l’Abbé Rousselot, fondateur de la phonétique expérimentale, deux figures importantes mais néanmoins un peu oubliées.
Clara-Élisabeth Vasseur a eu le courage de s’attaquer au dossier philosophique et historique des liens entre Jousse et Bergson, le philosophe français le plus renommé lorsque Jousse commence à enseigner en 1931. Comme elle l’avait expliqué en 2020 lors d’une présentation (disponible en vidéo pour les membres de l’association), elle n’a pas fait “la thèse sur Jousse et Bergson” mais “une thèse” sur le sujet, en espérant susciter un intérêt et être suivie par d’autres. Ayant disposé de seulement 3 ans pour aboutir son projet, elle a donc dû choisir certaines pistes et en écarter d’autres.

Son travail ne manque pourtant pas d’ambition : l’autrice s’appuie sur une bonne connaissance à la fois de l’œuvre de Bergson et de celle de Jousse ; mais elle ne s’est pas arrêtée à une exégèse comparative des écrits de ces deux penseurs. Dans une démarche d’enquête, elle a aussi cherché à croiser et mettre en lien ce que dit Jousse au sujet de Bergson dans ses cours, ce que dit de Jousse la collaboratrice de Bergson, Lydie Adolphe, et des traces de cette relation intellectuelle conservées dans les archives de l’un et de l’autre, publiées avec d’autres inédits en annexe du livre. Le lecteur y trouvera de nombreux extraits de cours relatifs à Bergson, cours donnés en Sorbonne par Marcel Jousse. Un de ces cours est entièrement consacré à l’intuition bergsonienne.

Espérons qu’à travers ce livre, un dialogue puisse se poursuivre entre les personnes intéressées par l’œuvre de l’anthropologue du geste et celles intéressées par l’œuvre du philosophe !

Thomas Marshall

Membre du Bureau de l’Association Marcel Jousse

Formation à la pédagogie Jean Qui Rit pour la lecture et l’écriture

Apprendre à lire et à écrire par le geste, le rythme et le chant

“Les enfants de 5 ans sont pleins d’énergie et très demandeurs d’activité. Ils aiment jouer, se balancer d’une jambe sur l’autre… Ce mouvement étant naturel, nous allons le mettre au service de la lecture et de l’écriture.”

C’est ainsi que sont introduits les principes de la pédagogie Jean Qui Rit sur leur site internet. Elle a été développée en 1954 par Marie-Brigitte Lemaire (1931-2022), au début de sa carrière d’institutrice. Son efficacité a été reconnue, cette pédagogie a pu être diffusée dans de nombreux pays francophones et même au-delà.

Marie-Brigitte Lemaire s’est notamment inspirée des travaux anthropologiques de Marcel Jousse qui lui serviront “d’étincelle pour ses propres travaux”. Elle s’est également appuyée sur le Manuel de la phonomimie ou méthode d’enseignement par la voix et par le geste inventée par Augustin Grosselin. Mais le moteur de sa démarche a été sa propre expérience de jeune institutrice :

A la fin de l’année scolaire, j’étais catégorique : jamais je ne ferai une autre année comme celle-ci ! Pourquoi, alors que tous savaient lire et écrire ? Parce que ces enfants plein de vie ne devaient pas bouger, ils devaient seulement « regarder et écouter » et bien sûr « redire »

Aujourd’hui, l’association Pédagogie Jean Qui Rit continue à former les enseignants lors de stages de formations chaque été.

Voici les dates et conditions pour s’inscrire à une formation.

Lors de l’été 2023, des stages sont proposés à Asnières-sur-Seine (au nord de Paris) et à Bourrou (en Dordogne).

Merci à Joséphine Peschaud, Directrice de la Maison Jacques Sevin à Bourrou, de nous avoir fait connaître l’actualité de cette méthode !

(cliquez sur l’image pour voir et télécharger l’affiche)

[:]

Titus Jacquignon au colloque SCÈNE(S) – 10 et 11 mai 2023

La Manufacture des Tabacs – Université Jean Moulin Lyon 3 a accueilli mercredi 10 et jeudi 11 mai un colloque interdisciplinaire, co-organisé par Claudine OLIVIER et Laurent FAURÉ. C’est là qu’avait eu lieu le colloque sur Marcel Jousse en 2011, A la recherche de l’Homme vivant.

Titus Jacquignon, docteur en sciences du langage et membre du bureau de l’Association Marcel Jousse, y est intervenu jeudi à 16h30 sur le thème :

La scène Marcel Jousse : le style professoral corporel-manuel-oral et sa réception

Sur la base de l’étude approfondie qu’il a faite pour sa thèse récemment soutenue à Bordeaux, Titus Jacquignon a mis en lumière le Style professoral corporel, manuel et oral de Marcel Jousse, professeur d’anthropologie du geste et du rythme, à Paris, entre 1931 et 1957. Il a expliqué la pertinence de ce style très personnel sur le plan pédagogique et par rapport au sujet même de son enseignement, mais aussi les problèmes de réception, ambiguïtés et confusion possible de la part des publics concernés.

En attendant la publication de cette communication dans les Actes du colloque, cet article très éclairant est partagé par Titus sur l’Espace réservé aux membres.

Pour découvrir le programme
[:]

Les recherches sur la poésie orale autour d’Antoine Meillet : Jean Paulhan, Marcel Jousse, Milman Parry

Pierre-Yves Testenoire, Maître de Conférences en Sciences du langage à la Sorbonne, vient de publier sous ce titre un article dans la revue Histoire Épistémologie Langage. Il a également écrit l’article de présentation de ce dossier thématique “Linguistique et anthropologie au début du 20e siècle”. Le dossier est composé de 4 articles étudiant les liens entre ces disciplines, alors récentes, à travers les positions de chercheurs répartis dans les communautés scientifiques suivantes : nord-américaine, allemande, française et britannique.

Voici le résumé de l’article publié par son auteur :

“Cet article porte sur trois recherches autour de la poésie orale menées dans le premier tiers du xxe siècle : le travail de Jean Paulhan (1884-1968) sur la poésie populaire traditionnelle à Madagascar, l’anthropologie linguistique de Marcel Jousse (1886-1961) et les recherches de Milman Parry (1902-1935) sur la composition formulaire des poèmes homériques. Ces trois recherches ont en commun d’avoir été dirigées ou en partie inspirées par Antoine Meillet (1866-1936). Elles sont une des manifestations concrètes de l’ambition portée par Meillet de faire dialoguer la linguistique avec l’ethnographie. L’article présente la spécificité de ces trois recherches mais aussi ce qui les réunit dans un objectif commun de décrire ou de théoriser l’oralité poétique. On s’intéresse, en particulier, à l’apport de l’enseignement de Meillet dans ces trois entreprises ainsi qu’à l’accueil qu’il leur réserve dans ses comptes rendus pour les Bulletins de la Société de linguistique de Paris. L’objectif est aussi d’évaluer la contribution de Meillet à l’émergence du concept de « formule » qui prend corps à travers ces travaux et qui deviendra la pierre angulaire des théories oralistes.”

Lire l’article

Voir le sommaire de la revue

 

Il est intéressant que Pierre-Yves Testenoire reprenne des extraits de cours de Jousse dans lesquels ce dernier parle d’échanges qu’il a eu avec Meillet. Notons que Jousse ne présente pas ce dernier comme l’un de ses maîtres, au même titre que Pierre Janet en psychologie, Marcel Mauss en ethnologie et l’abbé Rousselot en phonétique expérimentale – chercheurs dont il a suivi les enseignements à Paris suite à son retour des États-Unis en 1919. En revanche, Jousse s’appuie sur l’autorité scientifique de ce linguiste reconnu, de 20 ans son aîné, afin de montrer à son auditoire que ses travaux sont pris au sérieux – Meillet ayant notamment publié un compte-rendu du Style oral (1925). Hier comme aujourd’hui, un chercheur n’est rien sans la reconnaissance que d’autres chercheurs lui accordent. Et cela d’autant plus pour Jousse, qui est un “franc-tireur” en sciences humaines, sans poste universitaire, proposant rien de moins que la création d’une nouvelle science !
A ce titre, il est précieux que les travaux de Pierre-Yves Testenoire contribuent aujourd’hui à réintégrer, dans une histoire de la linguistique marquée par l’héritage de Saussure, ce courant d’études de l’oralité du début du 20° siècle dont fait partie Marcel Jousse.
Vous pouvez également lire le rendu compte d’un autre texte intéressant de Pierre-Yves Testenoire intitulé : Une sémiologie sans signe : Marcel Jousse et la linguistique de son temps

Thomas Marshall et Titus Jacquignon,
membres du Bureau de l’Association Marcel Jousse

De l’actualité du paysanisme

Marcel Jousse (1886-1961) fonde une méthode anthropologique originale au début des années 30 : l’anthropologie du geste et du rythme, qu’il enseigne en Sorbonne et dans d’autres établissements parisiens jusqu’en 1957. Le paysanisme figure parmi les éléments constitutifs de sa méthode. Le terme peut paraître étrange. Le professeur Jousse s’en explique : « Nous avons donné au mot “paysan” un sens universel. (…) Être paysan, c’est être in-formé par son pays. » (cours du 28/01/1955)

L’Association Marcel Jousse a souhaité mettre en avant ce thème lors d’un séminaire public qui a eu lieu le 19 novembre 2023 dans les locaux de l’Institut Catholique de Paris. Edgard Sienaert (Afrique du Sud) a organisé ce séminaire. Le grand intérêt suscité par ces communications auprès de l’auditoire nous incite à les publier ici, en vidéo et/ou en textes. Nous pourrons également enrichir ultérieurement cette page d’autres apports.

Paysanisme

Nous vous invitons à découvrir un aspect de l’anthropologie joussienne qui se révèle être particulièrement en prise avec notre actualité écologique : une anthropologie de l’habitant et de l’habitat, du pays et du paysage, en interaction – l’habitant habite et modèle son paysage, le paysage habite et modèle les habitants. Marcel Jousse a élargi et approfondi ce thème du pays et du paysan en le situant à la racine d’une anthropologie de la connaissance et de l’expression et aux fondements de la culture ; le thème du paysanisme représente aussi une entrée pour comprendre le style d’enseignement du professeur Jousse et introduit à sa méthode anthropologique.

Le point de départ proposé pour cette exploration est un extrait du cours de Jousse à l’École d’Anthropologie, le 23 janvier 1950 :

Si nous adhérons au pays, c’est que nous adhérons au Paysage …
Toute cette clarté, tous ces élancements de peupliers, toutes ces haies si bien divisantes, toutes ces routes si bien conduisantes, comme tout cela nous a formés !
Taine disait qu’il fallait rechercher la terre dans la formation des esprits. Je le crois bien ! Que serions-nous donc si les gestes de la terre ne nous avaient pas modelés !
Si vous voulez comprendre le Joussisme, qui est le Mimisme à sa proie attachée, allez sur le petit pont de Beaumont et regardez la Sarthe avec ses peupliers reflétants et reflétés, en écho chosal.
Allez à St Christophe-du-Jambet, où ma mère a été élevée, et vous saurez ce que c’est qu’une Université paysanne, maîtresse d’elle-même parce que coordonnée.
Le Paysanisme, adhérent au Pays, adhérent au Paysage, adhérent aux Paysans.

 

Titus Jacquignon

« Paysan et fier de l’être : une “pride“ rurale et conservatrice ou un geste méthodologique et un style d’enseignement ? »

 

Gabriel Bourdin

Vidéo : « Les cabañuelas : la prévision du temps et ses proverbes »

 

Article : « Les cabañuelas : la prévision du temps et ses proverbes »

 

Muriel Roland

« Le paysanisme ou la co-création du monde par un anthropos oeuvrier »

 

Ressources

Le sens concret de “pays”  (citations tirée d’un cours de Jousse).

L’anthropologie du geste et les proverbes de la terre par Adolphe Thomas, Revue Anthropologique (1941).

Songlines : une exposition au musée du Quai Branly à Paris, issue des communautés aborigènes d’Australie contemporaines (4 avril – 2 juillet 2023) :
Les peintures y sont porteuses des connaissances concrètes et analogiques des Aborigènes sur leurs territoires ancestraux, leurs “pays”.
Margo Neale, commissaire générale de l’exposition, explique dans une interview (page 4) :

Dans la vision aborigène du monde, le territoire n’a pas le même sens que pour le monde occidental, où il renvoie simplement à une géographie ou à une surface physique. Pour les populations aborigènes, le Pays est un concept multidimensionnel qui inclut tout. Il n’y a pas de distinction entre les mondes animé et inanimé. Tout est vivant, tout a sa place : les gens, les animaux, les plantes, la terre, l’eau et l’air. Le Pays a été créé par des êtres ancestraux qui s’incarnent dans les particularités d’un paysage.

Le sens concret de “pays”

C’est ce sens-là que nous avons quand nous parlons de tel ou tel qui a vécu dans notre province : « C’est un pays ». « C’est une payse ». [Personne originaire du même village, de la même région qu’une autre personne]
C’est l’expression que nous avions autrefois pour les soldats, en culottes rouges, qui se promenaient accompagnés de nourrices. C’était toujours une « payse ». [par extension, une fiancée] (…)
Je suis du même pays. Qu’est-ce que c’était que ce pays ? C’était ce qui était entouré par un cercle de forêts. Les Gaulois, pour être chez eux, brûlaient une certaine étendue autour de leur territoire. On ne cultivait pas ce cercle, et alors, il poussait d’abord des arbustes et ensuite des arbres, et cela faisait une forêt de protection. Et c’est pour cela qu’avec une certaine naïveté, vous nous dîtes que les Gaulois vivaient au milieu des forêts… (…)
Et au centre de ce cercle, il y a ce que les Romains dans la suite, ont appelé l’oppidum. L’oppidum, là où, en cas d’invasion, on pouvait se réfugier.

Extraits d’un cours de Marcel Jousse à la Sorbonne, le 4 janvier 1945

Jousse est originaire de la Sarthe, territoire où vivaient les Aulerques Cénomans, autour de l’oppidum de Cenomani (aujourd’hui Le Mans), devenu romain en l’an – 56.

Qu’est-ce que sont donc les Pagani ? Les gens du pays, les gens du Pagus. (…)
les rhéteurs nous ont appelé les Pagani, par dérision, les « païens ». Nous sommes les païens, c’est-à-dire ceux qui sont restés fidèles à l’Invisible au milieu des forêts de leur pays.

Extrait d’un cours de Marcel Jousse à la Sorbonne, le 1er mars 1945

La pensée de Jousse au service des sciences humaines en Afrique

Après l’Amérique Latine grâce au travail de Gabriel Bourdin, c’est désormais en Afrique francophone qu’une nouvelle génération commence à s’emparer de la pensée de Jousse.

Vue de France, la méthode anthropologique « paysanne » de Marcel Jousse, ancrée dans son enfance au sein d’une Sarthe patoisante de tradition orale, à la fin du 19ème siècle, peut nous sembler étrangère, voire désuette, et en tout cas indissociable de sa personnalité singulière. A rebours de cette impression, le récent séminaire de l’Association Marcel Jousse a justement cherché à explorer l’actualité du « paysanisme », considéré comme réalité anthropologique et donc transculturelle. Pour cela, il est nécessaire de montrer la fécondité de cette approche dans l’étude empirique de milieux culturels contemporains, n’ayant a priori rien en commun avec le « pays » d’enfance de Jousse. En bref, est-ce que cette méthode produit des résultats ?

De façon inattendue, nous venons de recevoir un puissant témoignage de cette actualité et de cette vitalité potentielle dans le contexte de l’Afrique francophone. Albert Petit, ancien auditeur de Jousse et membre fondateur de la Fondation Marcel Jousse, en était convaincu. Mais depuis 50 ans, rares ont été les signes en ce sens. Un événement récent semble toutefois confirmer cette intuition : le lancement au mois de novembre du Laboratoire interdisciplinaire des réalités endogènes, regroupant une vingtaine de chercheurs africains au sein d’une association à but non-lucratif, et ayant son siège social à Cotonou au Bénin.

L’anthropologie du geste et du rythme de Jousse y est considérée comme un outil scientifique central pour permettre à chacun de ses membres de réaliser un travail d’étude, de prise de conscience et d’intégration de sa propre culture ethnique d’origine. Pour des Africains ayant quitté leur village il y a longtemps et ayant fait des études universitaires (dans leur pays ou à l’étranger), dans des institutions porteuses de la manière de penser occidentale, il s’agit de retrouver leurs racines et de donner une intelligibilité à leur « pays », pour eux-mêmes et pour des personnes issues de « pays » différents.
C’est donc une invitation à effectuer une démarche auto-ethnologique analogue à celle de Jousse. Elle se base sur le constat que bien des choses restent inaccessibles à des personnes n’ayant pas la même langue maternelle, ni une connaissance « de l’intérieur » des traditions particulières d’une ethnie.

Ce projet scientifique est le fruit du cheminement personnel et professionnel de son directeur, Augustin Ahoga, un Béninois âgé de 63 ans. Après avoir fait des études d’économie, il est devenu enseignant et s’est impliqué dans le Groupe Biblique Universitaire. Il a fait plus tard des études de théologie à Paris, puis un Master d’étude de l’Ancien Testament en Angleterre et en Afrique du Sud. Il enseigne également depuis de nombreuses années au sujet des religions traditionnelles africaines. Il a exercé jusqu’en 2019 la responsabilité de secrétaire régional pour l’Afrique francophone de l’IFES, une organisation internationale regroupant les Groupes Bibliques Universitaires.

Ayant lui-même grandi dans un milieu paysan traditionnel, il a longtemps cherché à comprendre sa culture d’origine avec des outils issus des sciences humaines. Le seul concept utile qu’il avait trouvé était la « parole-texte », expression forgée par un prêtre français ayant vécu et étudié chez le peuple Dogon. Lors de ces dernières années, il a effectué une recherche doctorale au sujet du dialogue entre les religions traditionnelles africaines et le christianisme. Son directeur de thèse a été bien inspiré de l’orienter vers les travaux de Marcel Jousse ! Car ils sont très peu connus dans les milieux académiques africains.

Cette découverte l’a beaucoup aidé, parce que Jousse a décrit de manière précise des réalités qu’il ne pouvait pas jusque là exprimer en français. Par exemple, verbo-moteur : là où plus d’un lecteur de France métropolitaine verrait du jargon incompréhensible, lui a vu enfin une possibilité de nommer ce qui fait la vie quotidienne normale de son ethnie, c’est-à-dire ses gestes ethniques. Lui-même les avaient beaucoup perdus, il témoigne ainsi d’avoir eu besoin de 6 mois d’immersion dans son village natal pour ré-apprendre le rythme de la langue et des danses, autrement dit les gestes expressifs de cette culture de style global-oral. Et c’est justement parce qu’il peut à nouveau rejouer ces gestes qu’il peut être reconnu par les gens du pays comme l’un des leurs. C’est donc un sentiment d’appartenance retrouvé, avec en prime une capacité d’en rendre compte à l’extérieur, dans les gestes de la langue française.
En effet, l’aboutissement de ce travail de recherche va être publié en 2023. Augustin Ahoga y présente notamment l’interprétation du film réalisé sur le panégyrique de son ethnie, c’est-à-dire une récitation traditionnelle, véhiculée par le corps et la parole, qui rend compte de l’histoire de la divinité de ce peuple. C’est là le fondement gestuel qui donne leur signification à bien des coutumes de la vie familiale et des rituels, tels ceux associés aux funérailles.

Cette fructueuse expérience personnelle va être répliquée de façon collective au sein du nouveau Laboratoire dont il est l’initiateur. L’ensemble de ses membres seront formés à la méthode anthropologique de Jousse. La démarche de recherche prévue est la suivante : à partir d’un thème commun, chacun des chercheurs retournera dans son ethnie d’origine pour étudier et documenter les pratiques, mémoires et manières de penser qui y sont aujourd’hui encore vivantes. Puis les chercheurs mettront en commun et compareront leurs résultats. A l’issue de ce processus, des publications les rendront disponibles pour participer à un renouvellement des sciences humaines en Afrique et au-delà.
60 ans après la mort de Marcel Jousse, avec la naissance de ce Laboratoire interdisciplinaire des réalités endogènes, la science paysanne serait-elle de retour ? Cela semble en bonne voie !

Thomas Marshall, le 8 décembre 2022

 

Pour en savoir plus : Lire la plaquette de présentation du Laboratoire

Cet article se base sur un entretien avec M. Ahoga, directeur du Laboratoire, que je remercie.

Voici une petite présentation qu’il a rédigée :

Je suis enseignant chercheur à l’Université de l’Alliance Chrétienne d’Abidjan (UACA), à ESBTAO à Lomé, à IBB et I3B au Bénin et ITES au Sénégal. J’ai servi les GBUAF (Groupes Bibliques Universitaires d’Afrique Francophone) jusqu’en 2019 et cumulativement j’ai dirigé la maison d’édition “Les Presses Bibliques Africaines (PBA)” pendant 12 ans. Mon doctorat porte sur le dialogue interreligieux. Dans ma thèse, j’ai proposé une Méthodologie Africaine de Dialogue InterReligieux (MADIR) chez les peuples verbomoteurs. J’ai mis en place un laboratoire pour l’application de ma méthodologie où j’enseigne l’Anthropologie du geste de Marcel Jousse à mes étudiants. Le dernier livre que j’ai édité en 2019 porte le titre : “Du temple à la cité, quand l’Église africaine pense le développement“.

Nouvelle publication : The Forgotten Compass

C’est un événement éditorial : The Forgotten Compass – Marcel Jousse and the Exploration of the Oral World est le premier ouvrage collectif consacré à l’actualité des recherches de Marcel Jousse dans le domaine académique des études bibliques. Il rassemble les contributions en anglais de 8 spécialistes internationaux et donne aussi la parole à Jousse lui-même à travers le texte de deux de ses cours. Les travaux de Marcel Jousse dans ce domaine sont comme une “boussole” que le livre propose de sortir de l’oubli.

Contexte

Ce livre est publié dans le cadre d’une collection spécialisée qui vise à renouveler ce champ de recherches : Biblical Performance Criticism Series. Comme Marcel Jousse en son temps, cette collection pose le constat suivant :

Les sociétés anciennes de la Bible étaient très majoritairement orales. À l’origine, les gens vivaient les traditions que l’on retrouve dans la Bible comme des performances orales. En nous concentrant sur la pratique ancienne ayant porté les traditions bibliques, nous pouvons faire passer le travail universitaire sur la Bible de la mentalité d’une culture moderne de l’imprimé à celle d’une culture orale/scribale.” [c’est-à-dire où l’écriture est le propre des scribes]

Il fait suite à la publication dans cette collection, en 2018, de Memory, Memorization, and Memorizers: The Galilean Oral-Style Tradition and Its Traditionists, un ensemble de textes de Jousse édité et traduit en anglais par Edgard Sienaert, avec une préface de Werner Kelber. Ce volume sera publié en 2023 dans sa version française par les éditions du Cerf (suite à leur rachat de Beauchesne).

Co-dirigé par Werner Kelber, Professeur émérite d’études bibliques à Rice University (Texas, USA) et Bruce Chilton, Professeur de philosophie et religion au Bard College (Etat de New York, USA), The Forgotten Compass est l’aboutissement d’un travail de plusieurs années. Une étape marquante avait été le séminaire sur Marcel Jousse and Oral Theory ayant eu lieu le 26 novembre 2019 lors du congrès annuel de la Society of Biblical Literature à San Diego. Organisé par Werner Kelber, la grande qualité de ce séminaire a fait l’unanimité parmi les participants. Si bien que la décision a été prise de transformer l’essai par un ouvrage collectif. 3 ans plus tard, voilà qui est fait !

Résumé

Voici une traduction du résumé de l’ouvrage, publié sur le site de l’éditeur :

Alors que l’exégèse historico-critique (critique de la forme) se développait, l’anthropologue français Marcel Jousse a élaboré un paradigme herméneutique, d’une portée globale et d’une vision prémonitoire, mais opposé au paradigme philologique des études bibliques. Alors que la méthodologie philologique est venue définir l’herméneutique biblique de la modernité, le paradigme de Jousse, dynamisé par le rythme, a été marginalisé et largement oublié. Bien que Jousse ait laissé relativement peu de traces écrites, plusieurs de ses plus de mille conférences, prononcées dans quatre institutions académiques différentes à Paris entre 1931 et 1957, ont été éditées et traduites en anglais par Edgard Sienaert. The Forgotten Compass examine les vues de Jousse sur la tradition et les recherches bibliques, et documente la pertinence de son paradigme pour les études bibliques actuelles. Ce qui distingue le paradigme de Jousse, c’est qu’il est fermement établi dans l’orbite des communications anciennes et profondément enraciné dans la tradition juive. The Forgotten Compass met le lecteur au défi d’apprécier le manque d’une expression appropriée, par la Bible imprimée, des sensibilités mêmes que privilégie le paradigme de Jousse, et de prendre conscience de la culture multivocale et multisensorielle dans laquelle les traditions bibliques ont émergé et dont elles se sont nourries au départ.

Contenu

1. L’œuvre de Marcel Jousse dans son contexte | Werner H. Kelber
2. Le mimisme et les récitatifs bibliques anciens | Marcel Jousse
3. L’anthropologie du mimisme, de la mémoire, et de l’invisible | Edgard Sienaert
4. Un point de vue oral sur les Proverbes 31:10-31 | Mark Timothy Lloyd Holt
5. A quoi sert Jousse ? La forme orale comme moyen mnémotechnique dans les Hodayot | Shem Miller
6. Le son, la mémoire et le style oral | Margaret E. Lee
7. Jousse, composition orale et évangile de Marc | Joanna Dewey
8. Origine et techniques des récitations bibliques | Marcel Jousse
9. L’Au/Oralité de l’Evangile araméen | Bruce Chilton
10. Marcel Jousse, le problème synoptique, le passé et l’avenir des études évangéliques | Matthew D. C. Larsen
11. Conclusion : Implications de l’œuvre de Marcel Jousse | Werner H. Kelber

Épilogue

Afin de donner au public un aperçu des enjeux importants abordés dans le livre et des perspectives qu’il ouvre, Werner Kelber nous a autorisé à partager les pages qui closent l’ouvrage et nous en avons réalisé une traduction en français.

Télécharger l’épilogue en anglais   |   Télécharger la traduction de l’épilogue

Quelques appréciations au sujet du livre :

Ces commentaires sont des traductions de ceux publiés par l’éditeur.

“Vivez l’excitation de la découverte – d’un auteur dont l’œuvre pourrait bien changer votre façon de voir la Bible. Ce livre laisse Marcel Jousse parler lui-même, mais il nous donne aussi le privilège d’accompagner de grands spécialistes qui sortent de leur routine pour s’engager avec Jousse de manière critique et enthousiaste. Sans surprise, Jousse a enseigné à Paris. De façon peut-être plus surprenante, il était un prêtre jésuite.”

Bernhard Lang, Université de Paderborn

 

“Cette excellente introduction aux travaux pionniers et novateurs de l’ethnographe français Marcel Jousse sur l’oralité et la mémoire dans le milieu juif palestinien de Jésus permet aux lecteurs de (re)découvrir ses contributions à l’étude du Nouveau Testament et à l’histoire intellectuelle moderne. Combinant deux des conférences de Jousse avec une introduction et des évaluations critiques, le livre met en évidence ses idées avant-gardistes et leur pertinence pour les recherches contemporaines.”

Catherine Hezser, SOAS Université de Londres

 

“Quel bonheur que ce volume pour quiconque s’intéresse à l’oralité ! Bien que centré sur les études bibliques, il intéressera également les spécialistes de la communication ou de l’écologie des médias en présentant les travaux de l’anthropologue Marcel Jousse aux nouvelles générations. Voir et entendre Jousse dans le contexte de son travail le rend vivant et ouvre de nouvelles voies de réflexion sur la façon dont les gens interagissent avec leurs environnements de communication.”

Paul A. Soukup, SJ, Université de Santa Clara

 

“The Forgotten Compass montre la voie vers un paradigme mieux adapté au monde targumique araméen de Rabbi Jeshua de Nazareth. Anthropologue mondial et contemporain de Rudolf Bultmann, Jousse propose une approche robuste et complète des Écritures, à la fois très ancienne et très nouvelle. Jousse est un véritable trésor pour les jeunes chercheurs qui recherchent d’autres chemins menant à la découverte.”

Randolph F. Lumpp, Regis University, chercheur émérite

 

“Jousse a utilisé une idée de l’astronome Laplace : les grandes découvertes se produisent lorsque des concepts auparavant éloignés se rencontrent enfin. The Forgotten Compass est l’un de ces événements rares. Ce magnifique recueil constitue de véritables retrouvailles, où les études évangéliques se retrouvent face à face avec l’investigation des traditions de style oral. Les gestes intellectuels venant de part et d’autre créeront un courant capable d’irriguer le champ unifié des études bibliques et des traditions orales.”

Gabriel Bourdin, Institut de recherches anthropologiques, UNAM, Mexique

 

“Marcel Jousse était bien connu pour son étude novatrice de la tradition orale et de la mémoire. Afin de célébrer cette œuvre et d’approfondir sa signification et sa pertinence pour les études bibliques et la recherche sur Jésus, Werner Kelber et Bruce Chilton, directeurs de la publication, ont réuni une impressionnante liste de chercheurs qui évaluent la pensée de Jousse. Riches en réflexion, ces essais font progresser de manière positive l’étude de l’oralité.”

Craig A. Evans, Université baptiste de Houston

Publication en italien de “L’anthropologie du geste”

Nous avons le plaisir de vous annoncer la nouvelle de la publication, en août 2022, de L’antropologia del gesto par Mimesis Edizioni, sous la direction d’Antonello Colimberti.

Cette maison fait partie du même groupe que les Éditions Mimesis en France et que d’autres sociétés publiant en italien, en anglais et en allemand. Leurs ouvrages concernent tous les champs des sciences humaines et sociales, des arts, de l’architecture, des essais politiques…

Cette traduction porte sur le premier tome de l’œuvre posthume de Marcel Jousse, intitulé L’anthropologie du geste, qui a été publié initialement en français en 1969 aux Editions Resma, avant sa reprise par les éditions Gallimard en 1974. La réédition en poche faite par Gallimard en 2008 a regroupé sous ce même titre les 3 tomes initiaux. La traduction en italien des 2 autres tomes en vue de leur publication est également en cours. La collaboratrice de Jousse, Gabrielle Baron, y a rassemblé le début d’une synthèse écrite composée par Jousse à la fin de sa vie, ainsi que d’autres courts textes publiés de son vivant, qu’il désignait par le terme de “mémoires”.

Comme le sait d’expérience Edgard Sienaert, qui a publié une traduction anglaise des mêmes textes, et a partagé quelques réflexions à ce sujet (revue Nunc, 2011), il s’agit d’une entreprise délicate. Ces textes sortent des canons établis dans notre culture d’une œuvre intellectuelle. Chez Jousse, le passage à l’écrit est en effet une étape seconde, de cristallisation en formules algébriques, d’un enseignement vivant, dans lequel il se donne tout entier, dans l’interaction avec son auditoire. Il y a donc 2 Jousse : dans ses textes et dans ses cours. Nous avons dans les premiers l’avantage de la concision, ce qui peut être un obstacle à son intelligibilité ; tandis que nous avons dans les seconds (via leur transcription disponible sous format numérique) l’avantage d’une improvisation orale maîtrisée et richement illustrée, ce qui représente un corpus considérable à parcourir si l’on souhaite en avoir une vision d’ensemble (comme l’a fait Titus Jacquignon ces dernières années pour sa thèse de doctorat, ou encore Edgard Sienaert il y a quelques années avec un recueil d’extraits de cours).

En fin de compte, le défi pour le lecteur est d’admettre, comme une conséquence de l’anthropologie du mimisme, que la pensée de Jousse n’existe plus à proprement parler depuis sa disparition ! Il nous a passé le relais, à l’aide des miroirs subjectifs que forment ses phrases (orales ou écrites), du labeur de réfléchir en nous, individuellement et par la collaboration entre nous, notre condition humaine : « le volume primordial, inépuisable, il est en vous, dans la prise de conscience de votre être profond. » (cours à l’École d’anthropologie, 12/11/1951). Connaître cette condition humaine, indissociablement universelle dans ses potentiels, et singulière dans sa réalisation par chaque peuple et chaque personne, est un projet qui peut être animé par une grande diversité d’objectifs. Toutes ces trajectoires ont un seul point de départ : l’ensemble de ce que votre vécu vous a permis d’ “enregistrer” inconsciemment.

C’est pourquoi Jousse parle autant de lui : il prend la responsabilité d’un point de vue radicalement en 1ère personne. Si l’on comprend cette posture, alors on peut lire ses paroles comme une double invitation :

  • Une invitation à faire un effort de “sympathie intellectuelle” pour tenter de percevoir le monde tel qu’il l’a perçu, à travers les combats qui étaient les siens, à son époque. Une sympathie qui ne peut pas viser une fusion, mais au mieux une résonance (selon Natalie Depraz) ;
  • Une invitation aussi à se détacher des mots de Jousse pour tourner notre attention vers le réel, d’une façon nouvelle, et si possible en allant au-delà ce qu’il a pu en dire.

Thomas Marshall

Voici quelques lignes proposées par l’éditeur pour introduire aux enjeux de ce livre (traduction de l’italien) :

La figure de Marcel Jousse apparaît dans notre siècle comme celle d’un véritable Maître occulte, dont l’influence est restée souterraine, mais donc plus profonde et plus efficace. Jousse constitue à juste titre le précurseur de ce tournant dans les formes de représentation des sciences humaines, anthropologiques surtout, qui représente la réalisation la plus critique et la plus créative de notre temps. Ce tournant est une remise en cause radicale du modèle traditionnel d’écriture monologique et autoritaire, centré sur la notion d’ “auteur” et sur une représentation frontale, plate, uniforme, euclidienne, au profit de modèles polyphoniques et multi-perspectifs. Le conflit actuel, à l’intérieur et à l’extérieur des institutions culturelles, se joue sur ces choix profonds, voire politiques, où se mesurent et s’affrontent différentes manières de comprendre la “scientificité”. Le regain d’intérêt pour l’œuvre de Marcel Jousse, après l’attaque et la défaite historique momentanée qu’elle a subie de la part des institutions académiques de l’époque, est lié précisément à ce thème sous-jacent : l’inclusion de l’expérimentation non seulement comme objet mais comme méthode et contenu des sciences humaines.

Voici une traduction en français par Régine Marie Porcher de quelques articles qui ont été publiés pour rendre compte du livre :

Article dans Lo Spettacoliere, 15/08/2022

Article dans L’Avvenire, 26/08/2022

Article dans La Difesa del Popolo, 20/09/2022

Article dans la revue Doppiozero, 11/11/2022

 

Pour en savoir plus, sur le site de l’éditeur

L’expression, le geste et le rythme : Retour et discussion suite à la soutenance de thèse de Titus Jacquignon

Thomas Marshall, docteur en sciences de la communication, membre du Bureau de l’Association Marcel Jousse

Le 14 octobre 2022, près de 30 personnes se sont rassemblées, à l’Université Bordeaux Montaigne et en visio-conférence, pour assister à la présentation orale de sa thèse, puis aux prises de parole des différents membres de son jury. Je vous donne ici un aperçu des réflexions stimulantes partagées à cette occasion, en suivant la trame de la présentation du nouveau docteur, dont le texte intégral peut être téléchargé ici. Pour situer le propos, vous pouvez lire également le résumé de la thèse.

Titus Jacquignon présente l’enjeu de sa thèse de doctorat comme étant « la possibilité du « retour », ou de la réintroduction de l’anthropologie du geste et du rythme à l’université dont elle s’était absentée durant 60 ans. » Il s’y est employé en menant une réflexion très approfondie sur la nature même des travaux de Marcel Jousse et sur les obstacles internes ou externes qui ont empêché jusqu’à présent leur prise en compte dans les sciences du langage (le domaine dans lequel s’inscrit cette thèse).

Il est d’abord revenu sur son propre parcours. Faisant des recherches sur l’araméen ancien puis moderne, il avait découvert, à travers les deux ouvrages L’anthropologie du geste et Le style oral, une œuvre qui lui apparut à la fois comme prometteuse et énigmatique. Puis il trouva dans le volumineux corpus des transcriptions de cours de Marcel Jousse la matière nécessaire au « travail fondamental » qui restait à faire selon lui.

Camille Riquier y invitait également, en introduction du dossier consacré à Jousse paru en 2021 dans la revue Transversalités : « L’œuvre de Marcel Jousse est elle-même à venir, en attente d’être instituée en tant que telle. Elle lance un appel aux futurs chercheurs capables d’embrasser toute sa matière et d’en suivre les méandres afin de composer la forme dont elle est d’ores et déjà la promesse. »

Les membres de son jury ont souligné le « travail colossal » ayant permis d’aboutir à cette thèse, qui témoigne pour Emmanuelle Roussel de « la passion », de « l’honnêteté intellectuelle », des qualités d’écriture et de « l’impressionnante capacité de synthèse » de son auteur.
Gabriel Bourdin, professeur d’anthropologie au Mexique, a commenté la difficulté du projet de refonder dans un cadre académique l’anthropologie du geste joussienne, une science périphérique, des marges : car non seulement « tout est à construire », mais elle est porteuse d’un paradoxe intrinsèque : ce que Marcel Jousse a découvert, c’est la singularité radicale de chaque être humain, qui peut s’exprimer, mais ne peut pas transmettre ce qu’il est. Sa singularité repose sur l’ensemble de ses « mimèmes », qui sont les briques de connaissance incorporées depuis qu’il a disposé d’organes sensoriels actifs. Comment faire une science, c’est-à-dire une connaissance partagée, à partir de ce constat de la singularité expérientielle de chaque être humain ?

La singularité assumée de Marcel Jousse lui-même en est le point de départ. Pour Haun Saussy, professeur de littérature comparée aux États-Unis, il s’agit de « se placer au centre de jaillissement du découvreur pour en comprendre la cohérence ».

Titus Jacquignon a donné lors de sa soutenance une vision d’ensemble sur plusieurs sujets essentiels qu’il a exploré dans la thèse :

  1. Le problème documentaire
  2. Le problème de l’expression multimodale telle que Jousse la schématise
  3. Le problème stylistique lié au professorat de Marcel Jousse
  4. Le problème de la méthode

« Ils déterminent, de mon point de vue, la possibilité d’une réactualisation de la méthode, de son appropriation et de sa personnalisation en fonction des chercheurs, des enseignants et pour tout public intéressé en règle générale et ce, grâce à l’outil que je pense avoir forgé. »

1. Le problème documentaire, c’est celui de la compréhension et de l’analyse du corpus des cours de Jousse. Tout commence par là. Historien de formation, Titus Jacquignon se penche sur le décalage qui se creuse par rapport au contexte de la première moitié du 20ème siècle. « Jusqu’à quel point l’œuvre du Professeur Jousse traverse-t-elle l’épreuve du temps, pourquoi et comment ? » Pour répondre à cette question, il a entrepris à travers sa thèse de composer « l’essentiel Jousse », une ambitieuse synthèse facilitant l’accès à une méthode et à un enseignement iconoclaste, tant dans son contenu que dans sa forme. Elle s’appuie sur un « corpus analytique », placé en annexe de la thèse, « composé de longs extraits choisis de ses cours et organisés selon un plan de progression dont je suis responsable, [qui] traduit déjà mon essai de réactualisation de la méthode ». Ce support documentaire fait environ 1000 pages.

Il a tenu à faire figurer dans ce corpus l’ensemble des thèmes auxquels Jousse s’est attelé, à l’exception notable de ses études à propos de la Bible et de Jésus, « un dossier à part entière qui nécessiterait sans doute une thèse spécifique ». Au-delà de la technicité du sujet, il s’explique également des raisons qui l’ont poussé, non pas à écarter la question religieuse en tant que telle de l’anthropologie joussienne, mais à mettre à distance ce qu’il appelle son « noyau obsessionnel », à savoir un combat pour prouver rationnellement l’authenticité des Évangiles, « tel que Jousse conçoit le problème et tel qu’il le prend : en refusant la science historique et en croyant que la méthode anthropologique la combattra. » Il assume son choix : « C’est donc une anthropologie sans le combat principal de Marcel Jousse que vous avez en main aujourd’hui. » Il avait d’ailleurs illustré lors d’un séminaire en 2021, à quel point Jousse avait fait sienne l’attitude du combattant dans l’ensemble de son travail scientifique. Il s’agit donc de comprendre cette attitude, sans se sentir obligé de rejoindre pour autant l’unité d’artillerie du Professeur-Capitaine Jousse 1 !

2. Le problème de l’expression multimodale lui semble également une clé de lecture car ce que Jousse a appelé « anthropologie du geste » ou « du mimisme », porte fondamentalement sur le phénomène de l’expression humaine, pris dans toute son ampleur. Pour l’auteur, « Jousse parvient en effet à reconstituer une sorte de carte de l’expression humaine en rendant compte de sa globalité, de sa complexité et de sa profondeur. » A la fois, il invite « à assouplir et à ajuster systématiquement » la méthode de Jousse « à l’étude d’une individualité, d’une œuvre ou d’un milieu donné », en laissant de côté sa schématisation pédagogique des différents canaux d’expression humaine. Jousse les désigne comme des « claviers gestuels », comme un orgue a plusieurs claviers : les gestes globaux du corps, les gestes des mains, les gestes laryngo-buccaux de la parole. Pour Titus Jacquignon, Jousse ayant pour objectif d’établir la fiabilité de la transmission traditionnelle par la mémoire, il se focalise sur une redondance de la même « mélodie » par les trois canaux. Pour que la méthode soit utile pour d’autres objectifs de recherche, il s’agit d’ouvrir la possibilité d’une analyse des gestes sur le modèle de l’homme-orchestre, chaque canal gestuel ayant son propre contenu particulier.

3. Le problème stylistique se manifeste au lecteur contemporain des cours de Jousse à travers un sentiment d’étrangeté : à la plupart d’entre nous, jamais professeur d’école ou d’université n’a parlé de cette manière, « enseignant » au sens propre du terme – comme une enseigne – c’est-à-dire montrant de façon vivante et improvisée, par son corps et ses paroles, ce qu’il apportait. Haun Saussy a souligné ce défi : « Comment lire un druide ou un griot ? »

Ainsi, la thèse progresse dans son approche en suivant l’évolution qui a aussi été celle de Titus Jacquignon. Dans un premier temps, l’habitude face à une œuvre écrite est celle d’y chercher des « concepts » et d’essayer de saisir le « système » qui les ordonne. Mais dans un second temps, les propos de Jousse eux-mêmes au sujet du langage, de la connaissance, et de la pédagogie, nous conduisent à le considérer à partir de son style d’expression propre, qui n’est pas conceptuel mais fondé sur des métaphores à la signification très concrète, à la manière des peuples dont les traditions ne reposent pas sur l’écriture. L’étrangeté du style perçue dans les cours de Jousse est signe que nous avons affaire à « un autre monde, [à] un autre style de cognition et de transmission. » On comprend ainsi que la forme de cet enseignement n’est pas accessoire, elle fait partie du projet scientifique de l’anthropologie du geste joussienne. Et par conséquent elle détermine la manière, « gestuelle » et non conceptuelle, dont on peut établir de façon pertinente des rapprochements et des échanges avec d’autres auteurs ou domaines de recherche. C’est d’ailleurs selon ce principe que Jousse avait composé son mémoire de 1924 sur le Style oral : il faisait le lien entre des descriptions des mêmes phénomènes par différents auteurs, employant des termes différents, et proposait une terminologie unificatrice.

4. Le problème de la méthode s’articule au précédent. Dans une logique universitaire, on s’attendrait en effet à trouver dans les textes de Jousse un corpus théorique et méthodologique, « une théorie de la connaissance », qu’il serait possible d’ « appliquer » à de nouveaux objets de recherche. Ce qui est mis en question par la méthode joussienne, c’est le principe de neutralité de l’observateur, du chercheur par rapport à son « objet ». Pour Titus Jacquignon, « Marcel Jousse ne propose pas simplement d’étudier l’anthropologie et les ethnologies dans le monde : il fonde lui-même une anthropologie qui est, pour lui, un outil d’outil pour s’élaborer soi-même tout au long de sa vie. » Le recours à l’expérience personnelle fait partie classiquement de la démarche ethnographique. Mais il s’agit plus fondamentalement dans la méthode joussienne de se considérer individuellement comme un terrain d’expérience de la condition humaine, en interaction continue avec un monde bio-physique et des mondes sociaux (« ethniques » dans le vocabulaire de Jousse). L’auteur explique comment cette « anthropologie de l’intime » peut rejoindre une « anthropologie savante ». C’est aussi ce qui peut conduire certains à contester la scientificité de l’anthropologie du geste, dans la mesure où : « Il s’agit d’abord d’expériencer, en soi et par soi, comment le geste s’élabore dans notre intime, faute d’instrumentation possible dès qu’il s’agit du domaine de l’intime. »

Titus Jacquignon reconnaît d’ailleurs que Jousse, dans cette voie d’exploration assumée depuis sa propre subjectivité, a eu parfois tendance à se projeter lui-même dans ce qu’il a étudié. Cette difficulté a été décrite par Haun Saussy comme le signe d’« un manque de locuteur antagoniste pour mettre en dialogue ».

La conclusion de Titus Jacquignon sur la possibilité de la prise en compte de l’anthropologie du geste, en tant que méthode, par le monde actuel de la recherche, reste ouverte.

Du côté des difficultés, il pointe son caractère inclassable : « Il y a, dans la méthode du professeur Jousse, une part de coaching en développement personnel, pour reprendre le terme à la mode, disons une anthropologie philosophique à la française. Au temps de Wilhelm von Humboldt, il y a plus de deux siècles, cela ne posait pas de problèmes, mais considérant comment la science se fait aujourd’hui, pour reprendre le thème d’une des recherches de Bruno Latour, ce type d’approche n’existe pas et n’est pas du tout envisagé. Cela pose et cela posera encore des problèmes pour la scientificité de l’anthropologie du geste. »

Je me pose donc la question de l’avenir de cette méthode, non dans le sens d’une impossible « normalisation » de l’anthropologie du geste pour s’adapter aux canons académiques actuels, mais dans le sens de son utilisation au service d’une transformation, par les chercheurs eux-mêmes, de la manière de faire les sciences, qui reste aujourd’hui encore largement inscrite dans un héritage occidental et donc en partie colonial (à leur insu).

Et finalement, il est juste que la question demeure ouverte. Titus Jacquignon a créé une « boîte à outils » et il espère simplement qu’elle sera utile à d’autres. « je ne suis pas en mesure de savoir quel sera le destin de cette méthode dans le champ universitaire. Je pense que ma thèse crée les conditions d’accès à l’anthropologie du geste qui reste encore aujourd’hui confidentielle, qu’elle en favorise la redécouverte et qu’elle pourra éviter des malentendus. »

Cette hypothèse s’est déjà vérifiée avec des membres du jury de la soutenance qui ne connaissaient pas la pensée de Jousse auparavant et ont été enthousiasmés par cette découverte. C’est bon signe !

La prochaine étape sera la mise en ligne par l’Université sur la plateforme theses.fr. Ensuite, Titus Jacquignon a l’intention d’adapter son texte pour une publication sous forme de livre. Nous attendons impatiemment de pouvoir l’annoncer sur marceljousse.com !

 

Pour aller plus loin :

Le caractère fondamental de l’expérience indigène de Marcel Jousse dans la création de sa méthode anthropologique” : Un article de Titus Jacquignon, publié dans le revue Mundau qui est issu de son travail pour la thèse. Il y met notamment en exergue comment Jousse a résisté à une idéologie raciale alors omniprésente, en mettant en œuvre sa méthode de connaissance “par le dedans” sur des terrains aussi variés que les Amérindiens des Plaines, les cultures régionales françaises, l’ancienne culture araméenne de Palestine.

 

1  Je fais ici allusion à son engagement militaire déterminé, lors de la 1ère guerre mondiale.

Page 2 of 12

Fièrement propulsé par WordPress & Thème par Anders Norén